Dura lex, sed lex… Un peu de « loi » ne fait jamais de mal !

« A m’en donné », comme beaucoup de professionnels du monde de la photographie, je scrute de temps à autres les forums et groupes des réseaux sociaux à la recherche de jobs, profils etc.

Mais à force, on finit par trouver de manière récurrente des choses incohérentes et souvent irritantes quand on voit le méli mélo du « milieu ». On finit par ne même plus y réagir tellement la légalité semble être obsolète et rappeler la loi nous fait passer pour de bien vilains petits canards (décidément, entre mon billet sur les collabs et celui-ci, je vais définitivement être blacklisté par certains… ou pas !). Morceaux choisis :

« Bonjour Monsieur,

Je me présente, je m’appelle Julie, j’ai 17 ans et demi et je vis dans l’Ariège. Je mesure 1m82 et depuis mon adolescence, beaucoup de gens me disent de me lancer dans le mannequinat. J’ai déjà eu l’occasion de faire quelques petits défilés.
Aujourd’hui, je suis certes débutante mais j’aimerais bien essayer de percer dans le milieu. J’aimerai donc me créer un book et percevoir une rémunération pour le réaliser et ainsi pouvoir postuler à des castings rémunérés.

(…) Merci d’avance de votre réponse si mon projet peut vous intéresser »

Alors je n’ai rien contre cette « petite » Julie (qui pourrait bien s’appeler aussi Gertrude ou Marie-Antoinette) ni contre l’Ariège (au contraire, vive l’Ariège, terre courage ! ) mais disons que ce style de message est assez… désarmant ! J’ai parfois envie de demander s’il s’agit d’une blague mais cela semble sérieux vu le nombre de messages équivalents que je vois ou reçois. Cela me fait penser à la citation de Jules Renard : « Vous dites ça en riant, Je dis ça en riant parce que c’est très sérieux ! ». En gros, on est dans le  » je vous contacte pour  que vous donniez de l’argent afin que je puisse avoir gratuitement un outil de travail pour me vendre ailleurs »… 100% bénéf… Je ne suis pas un expert, mais je ne connais pas d’emploi dans lequel pour se lancer on n’a pas de frais pour débuter ou même mieux pour lequel on est payé pour débuter … Par contre, si vous connaissez, je suis preneur (mais pas convaincu qu’il n’y ait pas besoin de payer une formation, du matériel, un costume… ou que sais-je…) !

Du coup, de questions en questions, j’ai décidé de creuser un peu l’opaque débat (ou vide juridique ou gentils accords entre amis… comme vous voudrez !) sur les statuts, notamment des modèles photo puisque la France n’est pas très performante en terme de clarté pour le domaine de la mode et de la photographie.

Je ne vais pas parler en profondeur des statuts des photographes (pour la petite info on distingue principalement 2 grandes familles : ceux qui vendent des services , ceux qui vendent les images directement… 2 modes « déclaratifs » différents mais cumulables), mais aborder la chose de manière plus générale et parler par contre plus précisément le domaine des mannequins puisqu’on voit régulièrement un peu tout et n’importe quoi, et on se rend vite compte que devenir modèle est à la mode (tout comme à une certaine époque c’était d’être maquilleuse, ou encore aujourd’hui d’être « faux »-tographe) , tout le monde veut et peut être modèle, tout le monde veut se faire un petit billet ni vu ni connu… et qu’il faut bien tenter de recentrer les choses (même si je suis bien conscient que mon petit billet tout mal écrit ne révolutionnera pas le paysage !).

 

Un statut ? Mais qui sont les méchants et les gentils ??

 

Quand je fais une petite visite sur les sites de référencement de books, je vois diverses choses en terme de statuts : amateur, pro, freelance, semi-pro, semi-amateur et je ne fais que citer eux qui sont « cohérents ». Cela dit au passage, on voit souvent ce genre de choses sur les plates-formes gratuites, où on  en vient parfois à se demander si certains books ne sont pas destinés à percer dans le porno ou à devenir escort …

Certains diront qu’il n’y a rien de choquant quant aux statuts que l’on peut rencontrer… moi je me veux critique: que cache le « semi » ? Si je me mets dans la peau du « gentil », je me dis qu’il s’agit de gens comme moi qui ont une activité principale à temps plein, qui ont une seconde activité légale et qui ont du mal à se dire « pro » puisque pas à temps plein. Si je me range du côté obscur de la force, je me dis qu’il peut s’agir de personne qui sont amateurs et qui, parce qu’ils justifient d’une certaine expérience, ancienneté ou talent, pensent mériter une quelconque rémunération…

Chacun fera son mea culpa, son auto-critique ou son opinion, mais de manière claire et concrète: soit on est amateur, soit on est professionnel. Un amateur n’a rien de péjoratif, bien au contraire, c’est juste qu’il fait de la photo uniquement pour son plaisir (ah nos fameuses « collabs ») et ne doit donc percevoir aucune rémunération, quelque soit son profil ou son expérience, aussi conséquente soit elle. Un professionnel est en général un passionné mais qui a fait de sa passion un véritable job et donc une source de revenu LÉGALE avec toutes les contraintes que cela engendre (charges, impôts, etc.), que cela soit à temps complet ou à temps partiel… D’où la différence qui sera qu’un amateur pourra aligner toutes les collaborations qu’il souhaite, alors qu’un pro sera plus exigeant ou plus restrictif (voir article précèdent , je ne referai pas le topo ^^ ). Cela sera universel, que l’on soit photographe, maquilleur, coiffeur, styliste ou …. modèle.

 

Mais au fait,  on est modèle ou mannequin ?

 

Mais oui, quelle différence y a t’il entre les deux appellations car on désigne souvent les mannequins comme professionnels et les modèles comme amateur ? Et bien aucune mon capitaine puisqu’un modèle est en fait un mannequin, c’est le code du travail qui le dit :

Article L. 763-1 du Code du Travail (Loi N° 90-603 du 12 juillet 1990) Alinéa 2 : « Est considéré comme exerçant une activité de mannequin toute personne qui est chargée soit de présenter au public, directement ou indirectement par reproduction de son image, sur tout support visuel ou audiovisuel, un produit, un service ou un message publicitaire, soit de poser comme modèle, avec ou sans utilisation ultérieure de son image, même si cette activité n’est exercée que de manière occasionnelle »

Ah zut, j’ai dit un gros mot en parlant de « travail », puisqu’un amateur n’est pas censé travailler… On va donc poser la question: comment devient-on pro et être payé ?

Alors voir nos amis de l’URSSAF pour voir ce qu’ils en pensent tiens :

« Tout contrat de mannequinat rémunéré est présumé être un contrat de travail :

  • même si cette activité n’est exercée qu’à titre occasionnel (par exemple, si vous engagez ponctuellement un étudiant pour défiler lors d’une manifestation, il doit être considéré comme mannequin et donc comme un salarié à part entière),
  • quels que soient le mode et le montant de la rémunération ou la qualification donnée au contrat,
  • quelles que soient les conditions d’emploi et de travail du mannequin (entière liberté d’action, ou situation de subordination),
  • quelle que soit la nationalité du mannequin (que vous soyez une agence de mannequins française ou un bénéficiaire de la prestation du mannequin établi en France, les mannequins, adultes ou enfants, ressortissant d’un pays tiers, que vous recrutez, bénéficient du statut de salarié. Dans ce cas vous devez être en possession d’une autorisation de travail prévue à cet effet).

Par conséquent, dès lors que votre mannequin perçoit une rémunération :

  • il relève obligatoirement du régime des salariés et doit être affilié au régime général,
  • son activité de mannequin est incompatible avec le statut d’autoentrepreneur. »

Oups je viens de ruiner les espoirs de 95% des gens qui souhaiter devenir professionnels ! Et oui, le régime d’autoentrepreneur n’est plus autorisé en France pour le mannequinat (depuis 2012 d’après ce que j’ai pu lire par-ci par-là). De même, le statut freelance n’est pas reconnu en France. Deuxième oups… je viens de mettre un deuxième pavé dans la marre….

En gros, pour résumer :

  • un mannequin professionnel est, en France, forcément rattaché à une agence possédant une licence lui permettant d’employer des mannequins (je dirai 3 mots à ce sujet un peu plus bas)
  • un mannequin en France ne peut en principe pas être indépendant ; seules quelques pirouettes administratives sont souvent employées si la personne en question arrive à obtenir le statut d’intermittent du spectacle , dans le cadre de prestation d’acting ou de figuration…
  • on peut éventuellement être employé dans le cadre d’un contrat de travail classique (type CDD) mais cela n’est souvent pas utilisé à cause des charges importantes soumises à l’employeur, qui passe du coup forcément par les agences.

Enfin, attention aux « collaborations » à tout bout de champ… Défiler ou faire un shooting photo dans un cadre caritatif ou associatif ok, mais pour le reste… Tout acte « bénévole » dans le cadre d’un projet commercial en lien avec une entreprise, une boutique ou des créateurs (catalogue, défilé, pub, etc.) est assimilable à du travail « au black »…  Méfiance donc aux coutumiers du fait, que l’on soit « employeur » ou « employé »… Les articles du code du travail L.7123-3 et L7123-4 sont très clairs à ce sujet.

 

D’ailleurs, auprès de quelles agences postuler ?

 

Il faut différencier déjà le style d’agence à laquelle on souhaite postuler. Il y a des agences en évènementiel, d’hôtesses, d’intérim, de mannequins… et même parfois de grosses agences d’arnaques en tout genre !

Pour information, seulement 3 agences de la région toulousaine sont officiellement référencées auprès du Ministère du Travail en qualité d’agences de mannequins: il s’agit de VIP Models, Anakena et Kalao. Je ne dis pas qu’il s’agit des seules, mais soyons vigilants quant aux prestations proposées ou aux choses parfois miroitées par certaines plus ou moins douteuses comme on en voit de plus en plus… Les agences classiques auront en plus beaucoup plus d’opportunités intéressantes et cohérentes avec le métier :visibilité, notoriété du client, rémunération cohérente, conditions de travail, etc.

 

En résumé…

Bien que le mannequinat puisse paraître comme une activité où l’argent peut se faire facilement, il n’en demeure pas moins que l’activité est régie par des lois, bien souvent galvaudées et que ce soit par les photographes, mannequins ou clients… ll s’agit souvent de problèmes de budget car finalement, trop de monde accepte des « contrats » ou arrangements à moindre coût ou gratuits (et donc bien souvent illégaux), qui arrangent tout le monde, mais qui pénalisent le milieu et les personnes qui tentent de vivre de leur métier. Même nous, en tant que photographes, nous cherchons parfois pour nos clients des mannequins avec un budget restreint, qui nous fait parfois « honte », mais encore une fois, il s’agit de la bonne vieille histoire du rat qui se mord la queue : certaines acceptent souvent des sommes dérisoires voire même de travailler gratuitement et donc dans l’idée du client, payer un mannequin devient « obsolète » et ce n’est plus la mannequin qui fixe son tarif mais le client… Pourquoi payer au prix fort alors qu’on peut avoir quelqu’un gratuitement ou à deux fois moins cher?  Mais là je vous rassure, les photographes sont dans le même bateau quand je vois que certains amateurs (voire parfois même des professionnels… no comment ! )  n’hésitent pas à shooter gratuitement ou casser les prix pour des marques ou des boutiques, quand il ne s’agit pas de travail illégal… Et oui, tant que chacun fera à sa sauce, les personnes qui tenteront de vivre des métiers de la mode auront toujours le couteau sous la gorge pour s’en sortir…

« A m’en donné », voilà, j’ai été un peu long mais je pense qu’il est toujours bon de faire des petits rappels auprès des choses sur lesquelles nous râlons au quotidien et qui nous pénalisent tous à un moment ou à un autre.

A plus dans le bus !

2017-05-11T19:22:37+00:00